„Les fre`res vengeurs”, Lexpress

19 października 2007 r.

 

L’un est président; l’autre, Premier ministre. A la veille des législatives, dont ils ont fait un référendum, les jumeaux Kaczynski, populistes et conservateurs, polarisent une société déchirée. Et rouvrent les plaies du passé. 

Depuis deux ans que les jumeaux Lech et Jaroslaw Kaczynski se partagent le pouvoir comme dans un miroir – moi président de la République, toi Premier ministre, et seul un grain de beauté nous sépare – les affaires polonaises ont pris des allures de théâtre surréaliste. Un théâtre a` la Ubu, bien su^r, roi de Pologne et docteur en pataphysique, imaginé par Alfred Jarry. 

Ces jours-ci, en pleine campagne avant les législatives du 21 octobre, le doute s’est encore aggravé quand un homme, et pas des moindres, le Pr Bartoszewski – ancien ministre des Affaires étrange`res, rescapé d’Auschwitz, bref une éminence – a invité le peuple a` ne pas voter pour ces «déviants psychiques» qui rele`vent d’un «syste`me de santé spécial»… La moitié de la Pologne a ri jaune: «On s’en était rendu compte», soupire cet habitant de Varsovie. L’autre moitié est furibarde, mais n’en dit rien. Car on ne dit rien contre Bartoszewski. 

Professeurs de morale, pontifes de démagogie, patelins dignitaires de la haine et du débinage a` l’encontre de la Pologne postcommuniste, de l’Allemagne, de la Russie, des intellectuels et de tout un cartel d’ «ennemis», les fre`res n’ont cessé, depuis 2005, d’exaspérer les élites polonaises et l’Europe. «Je me demande combien de temps les 26 autres Etats membres de l’UE vont supporter cela sans broncher», ose Martin Schulz, le chef des socialistes au Parlement européen. De fait, la ligne politique des fre`res – suite de cris, d’adjurations et de récriminations homériques – renouvelle le genre de la diplomatie. «Ils ont tous les droits, comme les autres Etats, de défendre leurs positions, mais ils s’y prennent tre`s mal», soupire un diplomate a` Bruxelles, qui voit ses homologues polonais «souvent catastrophés» par les instructions qui leur descendent en piqué de Varsovie… 

A Bruxelles, finie la «méthode Jawohl» 

Prochain épisode: le sommet de Lisbonne, les 18 et 19 octobre. Que vont faire les fre`res si le texte du futur traité européen n’inte`gre pas le mécanisme dit «de Ioannina», un outil qui prévoit un gel temporaire des décisions de l’UE lorsqu’il existe une minorité suffisante de pays en désaccord? Bien malin qui saura le dire. Finie, en tout cas, la «méthode Jawohl» (oui, bien su^r, en allemand), ont-ils prévenu: la Pologne, qui fut si longtemps humiliée, rayée de la carte, dépecée par ses grands voisins, cette nation orgueilleuse, ce «Christ des nations», qui veut rattraper le temps perdu sur l’Histoire, est devenue un pays «avec lequel il faut compter». Et l’on aurait tort de prendre sa paire de gouvernants pour des gugusses arriérés. 

Sous leur profil courtaud de notaires de province, «les Canards», comme on les surnomme, par analogie avec leur patronyme, sont de redoutables animaux politiques. Les seuls, a` vrai dire, en Pologne aujourd’hui. Crédités de plus de 30% d’intentions de vote, au coude a` coude avec les libéraux du falot Donald Tusk, ils ont fait de ces législatives un référendum pour ou contre eux. «Ce sont eux qui distribuent les cartes de cette campagne, et celle de leur parti, PiS [Droit et justice], est tre`s efficace, observe Eryk Mistewicz, consultant politique. Leur vocabulaire ne dépasse pas les 1 000 mots, ce qui convient a` leur électorat des petites villes et des campagnes, peu éduqué – ouvriers, paysans, retraités… Et leur message crée un monde divisé entre les bons et les méchants.» Si l’éloquence des jumeaux donne des ulce`res aux exége`tes internationaux, elle résonne dans les tréfonds de l’âme polonaise. Enfin, d’une partie. 

Les Kaczynski ont un re^ve: une IVe République nettoyée de la corruption et de l’héritage communiste, berceau de l’homme nouveau et conservateur. Convaincus et caricaturaux, héroi”ques et grotesques, démiurgiques et paranos, ils jouent la guerre de la «Pologne des riches» et des «oligarques» corrompus jusqu’a` la moelle contre l’honne^te homme sans le sou. Et pre^chent, contre les «élites menteuses», la refonte d’un «ordre moral» et «décommunisé», faute de l’avoir fait en 1989. Leur programme, finalement, c’est de recommencer l’Histoire. 

Quelques mois avant l’effondrement du communisme, lors des fameux accords de la Table ronde, les intellectuels de Solidarnosc négocient, entre février et avril 1989, au nom de la réconciliation démocratique, un «pacte de non-agression» avec les leaders du Parti. Pas de catharsis révolutionnaire. Il faudra bien cohabiter avec les ennemis d’hier… Ainsi la Pologne change-t-elle la face du monde. Seulement voila`: la révolution douce se corse d’une «thérapie de choc», pour hisser le pays vers l’économie de marché. La transition est trop brutale. La croissance s’envole. Le chômage et les inégalités aussi. Et les ouvriers trinquent. 

Pas de gauche non communiste et sociale 

«Vous voulez qu’on vote pour qui d’autre que les Canards?» lance Slawa, 43 ans – elle en paraît le double. La route goudronnée s’arre^te en plein milieu de son village, Podlasie, 500 âmes, a` 150 kilome`tres de Varsovie. Il faut marcher pre`s d’une heure pour attraper le premier bus. Ici, en 2005, le PiS a fait un tabac: 68%. Le chômage aussi: 30%. «Il faut bien que les Canards terminent le boulot et arre^tent toute cette corruption», remâche Slawa. Les «oligarques», elle n’a pas idée de ce que ça veut dire, mais ce qu’elle sait, c’est que sous le communisme elle passait ses nuits dans une pâtisserie et faisait la queue le jour, devant des étals vides. Et apre`s le communisme, son entreprise d’Etat a été liquidée, comme tant d’autres: «Rien n’a changé, quoi.» Devant son épicerie protégée par une statue de la Vierge ornée de rubans, Miroslaw, lui, rend grâce aux jumeaux de lui avoir ouvert les yeux sur l’uklad – leur mot-clef, cette nébuleuse de libéraux, de postcommunistes, d’hommes d’affaires corrompus – qui conspirerait a` la perte de la Pologne: «Jusqu’a` maintenant, on ne voyait pas ce qui se passait. Maintenant, eux, ils nous disent. Et puis, il y en a marre de tous ces gens qui ont serré la main aux communistes qu’il aurait fallu dégager avant!» Sur un banc, Stefan, 59 ans, ancien électricien, le menton sali de barbe, le`ve ses yeux lourds: «Moi, j’ai 135 euros par mois. Ça peut e^tre le diable qui gouverne, je m’en fous, pourvu que ça aille mieux.» En attendant, son dîner et seul repas de la journée se résumera a` ces deux poissons maigrelets qu’il a posés sur le banc a` côté de lui, empaquetés dans un sac en plastique, le rab de la pe^che d’un copain. 

C’est de solidarité dont les ouvriers re^vaient, pas de ce traitement de cheval qui en a laissé beaucoup sur le carreau. Pour eux, les vrais coupables n’ont pas été punis, et les militants vertueux, pas récompensés. Ils ont vu avec horreur les anciens apparatchiks, absous, se recycler grassement dans le libéralisme, ils accusent de complicité d’injustice les élites de Solidarnosc, qui n’ont pas su sauvegarder leur soutien. «Pour elles, le principal était de sortir du communisme sans bain de sang et de rattacher la Pologne a` l’UE, analyse le sociologue Marcin Frybes. La base sociale a ressenti, apre`s coup, un sentiment de trahison et d’abandon. Il s’est créé un vide, qui a été rempli par la droite populiste – non spécifique, d’ailleurs, a` la Pologne.» Un vide, d’autant qu’il n’y a pas, en Pologne, de gauche non communiste et sociale. 

Dans son bureau foutoir de Varsovie, encrassé de tabac, Slawomir Sierakowski, jeune fondateur de la revue Krytyka Polityczna, se veut, précisément, aux avant-postes d’une «gauche digne de ce nom». Et il ne mâche pas ses mots: «Les intellectuels de Solidarnosc, qui ont intégré les postcommunistes au jeu démocratique, parce qu’il valait mieux les avoir dedans plutôt que dehors, n’auraient pas du^ les légitimer a` ce point. Ils auraient du^ aider a` reconstruire une véritable gauche. Les Kaczynski ne sont pas des démons venus de nulle part, mais la seule réponse, terrifiante, au désarroi populaire, les symptômes de l’injustice de la transition.» Des «charognards», qui ratissent sur ce terreau de frustrations et d’angoisses liées a` l’ouverture du frigo communiste, en cognant sur tout le monde avec une violence inoui”e, les anciens rouges comme les légendes de Solidarnosc, les Bronislaw Geremek, Adam Michnik et autres pe`res de la démocratie. «Taper sur les intellectuels, les délégitimer, observe Marek Beylin, rédacteur en chef adjoint a` Gazeta, l’ex-quotidien de Solidarnosc, c’est aussi une façon de s’en prendre a` ceux qui font obstacle a` une communication immédiate avec le peuple. Dans une démocratie populiste, le chef charismatique ne veut aucun pouvoir – médias, élites, corporations… – qui vienne contrer son volontarisme.» 

Il y a de la revanche ame`re, dans tout ça. Car les Kaczynski étaient, eux aussi, du combat au sein du syndicat, école conservatrice. Lech a participé a` la Table ronde. Il a me^me été le plus proche conseiller de Walesa. Mais ils se brouillent, en 1993, car ce dernier n’est pas assez zélé dans la chasse aux communistes. De ce point de vue, les fre`res n’ont jamais flanché. «Ils m’emmerdaient a` force de voir des agents secrets dans tous les coins. Ils accusaient, sans preuve, en se mettant toujours sur le devant de la sce`ne. J’ai fini par les virer», explique a` L’Express l’insurgé de Gdansk. Les fre`res entament leur traversée du désert, relégués dans les bas-fonds de la pensée. «Pendant des années, ils n’ont jamais été invités dans les salons de Kwasniewski [l'ancien président et ex-communiste], ou` l’on croisait Jaruzelski, Michnik, qui les prenait de haut, observe l’historien Andrzej Paczkowski. Seules ces élites avaient droit de cité sur la sce`ne intellectuelle et tout un pan de la classe politique a été exclu: discuter avec les communistes réformateurs, oui! La droite, non, trop réac!» Aujourd’hui, le hold-up des populistes sur la Pologne signe la revanche des humiliés. «Il y en a marre de voir toujours les me^mes interviewés a` l’étranger, parce qu’ils pensent que la Pologne, c’est eux! Mais c’était hier, c’est fini, ça! Il est temps de renouveler les élites», gronde l’éditorialiste Piotr Semka, proche du PiS. 

Ainsi, c’est dans la lutte que se sont forgés les jumeaux Jarek et Leszek, comme les appelle encore maman, eux qui ont poussé sur les ruines de leur capitale martyre, imbibés de l’épopée de leurs parents, vétérans de l’insurrection de Varsovie, en 1944, contre les nazis, avant l’arrivée des Russes. A 6 ans, ils chantent spontanément l’hymne national apre`s la prie`re du soir. A 12 ans, ils jouent dans un film culte, L’Histoire des petits voyous qui ont décroché la lune. A 56 ans, ils finissent par décrocher la Pologne. Le jour ou` il est intronisé président, Lech, avec son ton de prof de fac, a d’ailleurs cette phrase, sidérante, pour son fre`re: «Monsieur le Président du Parti, mission accomplie»… 

Jamais sans lui. Car c’est bien Jaroslaw, le patron du PiS, le cerveau de la paire, le tribun nasillard qui chauffe les salles, qui, dans l’ombre, a toujours poussé Lech sur la sce`ne: ministre de la Justice en 2000, puis maire de Varsovie et, enfin, président. «C’est un joueur d’échecs, explique un conseiller. La politique est son terrain de jeu, et il sait parfaitement exploiter la force de ses ennemis et les attaques contre lui, autant celles des intellectuels que de Merkel, pour engranger des voix.» C’est sans doute pour cela qu’il excelle dans le corps-a`-corps. «Il ne sait faire que ça, tacle Walesa. Lutter, diviser. Incapable de construire. Et la fin justifie les moyens.» 

Ils ne consolent pas la Pologne, ils la séquestrent 

Pour conquérir une majorité a` la Die`te, en 2006, les Kaczynski avaient propulsé au gouvernement deux sympathiques personnalités: le sulfureux chef du parti populiste Autodéfense, Andrzej Lepper; et celui de la Ligue des familles polonaises, le nationaliste Roman Giertych, anti-homosexualité, avortement et on en passe. Depuis, les fre`res les ont virés: leur nouveau Bureau central anticorruption, pas tre`s probant, avait tendu un guet-apens a` des proches de Lepper pour les prendre en flagrant délit de pot-de-vin. Mais l’affaire a capoté, valant son poste au ministre de l’Intérieur – entre autres – qui a dénoncé des écoutes téléphoniques et l’ «Etat totalitaire» des fre`res K. Bref, on nage en plein Watergate polonais. En attendant, les Kaczynski ont siphonné l’électorat de Lepper et de Giertych. Comme prévu. 

Au me^me titre, ils savent cajoler les 3 millions d’auditeurs de la tre`s intégriste Radio Maryja, sans pour autant e^tre antisémites. Et qu’est-ce qui leur a pris d’empe^cher, récemment, l’UE de créer une Journée européenne contre la peine de mort? Et cela, au motif qu’il valait mieux instaurer une «Journée de défense de la vie»… Personne n’a compris, évidemment. «C’est un gage donné aux ultracatholiques, ulcérés de n’avoir pu faire interdire l’avortement en début d’année», décrypte un diplomate. Un gage auquel les fre`res croient: ministre de la Justice, Lech avait déclaré: «Je suis, j’étais et je serai toujours pour la peine de mort.» Quand la ministre des Affaires étrange`res, Anna Fotyga, n’hésite pas, de son côté, devant un parterre de journalistes étrangers, a` parler d’ «euthanasie non volontaire des enfants»… Comprenez, l’avortement. 

«Pour le reste, poursuit le diplomate, ils donnent des coups de menton contre Bruxelles mais ils finiront par céder. Ils exploitent le sentiment anti-allemand, aussi, car une partie de la Pologne a encore le frisson quand on évoque le grand voisin…» Une Pologne que les Kaczynski consolent moins qu’ils ne la séquestrent derrie`re les volets clos de son passé martyr. 

Sans qu’ils y soient pour quelque chose, l’économie, dopée par les fonds européens et les investissements étrangers, se porte bien. Le moral de la démocratie, beaucoup moins. «Les Kaczynski la parasitent en y faisant entrer le ressentiment, la haine et la peur, estime le constitutionnaliste Wiktor Osiatynski. Ils veulent soumettre les institutions d’Etat a` un pouvoir centralisé, ils ont mis a` leur botte les médias publics, ils violent la séparation des pouvoirs en discréditant des juges du Tribunal constitutionnel…» Qui leur a pourtant mis une belle claque en invalidant une partie de leur loi sur la décommunisation. La différence entre un dictateur et les populistes démagogues, selon Osiatynski? «Le premier dit aux gens: „Ayez peur de moi, et si vous ne me suivez pas, cela vous portera tort”; les seconds: „Ayez peur des autres, et je vous sauverai d’eux.”» 

Mais le pire est peut-e^tre, au fond, que la Pologne, ce pays déchiré, coupé en deux, souffre dans sa légende. Que reste-t-il du flamboyant re^ve d’alliance unitaire de Solidarnosc? Un moment de grâce pure terrassé par l’attaque des clones? «Les Kaczynski ont trahi notre idéal d’origine: créer la démocratie par l’adhésion de tous», constate Marek Beylin. Les jumeaux ont sonné la mort politique des héros. Quelle que soit l’issue des élections, il faudra bien les réinventer.

Delphine Saubaber, Bernard Przewozny, Francois Geoffroy