L’ OPINION: Les grèves en France, vues de Pologne…
L'Opinion

« La Pologne n’a pas connu de grèves depuis 25 ans parce que, ensemble, dans des formules démocratiques telles que la commission tripartite (patronat – gouvernement – syndicats), on élabore des compromis »

Eryk Mistewicz 

16 mai 2018

Je me demande quand les Français travaillent. Fort d’une expérience de plusieurs années de travail déjà avec ce pays, je sais que le meilleur jour pour les rendez-vous est le mercredi. Tout compte fait, c’est pratiquement le seul jour où les Français sont au travail. Le lundi et le vendredi appartiennent de toute évidence au week-end – et je me dois de le respecter. Le mardi après-midi, c’est le lent retour au travail, avec force démotivation évidemment, et le jeudi matin, il s’agit juste de signaler sa présence pour pouvoir, avant le lunch, commencer le week-end.

Et, pour couronner le tout, les grèves ! ​Les grèves en France ont pris l’allure d’un sport national ou d’une fête campagnarde de très mauvais aloi. Vues des pays qui travaillent beaucoup et ont envie de réussir, elles passent pour de la fainéantise. C’est pour moi navrant de le dire, car j’aime beaucoup votre nation. Mais lorsque des pays comme la Pologne entamaient des réformes pour se débarrasser des privilèges appartenant au XXe, voire au XIXe siècle (à titre d’exemple, ceux des cheminots – l’âge de la retraite à 50 ans ou le travail garanti à vie), à partir d’une stratégie basée sur « le travail, la sueur et les larmes », la France stagnait. Et celui qui stagne, qui évite de résoudre les problèmes finit tout simplement par reculer.

En Pologne, ce sont les syndicats qui participent à la mise en place des réformes

Formation professionnelle. En Pologne, nous n’arrêtons pas de réformer nos lois, de transformer notre économie, d’entamer de nouvelles réformes. Les syndicats existent, évidemment, mais ce sont eux qui participent dans la mise en place des réformes. Des tables rondes mettant face à face la partie syndicale et le gouvernement, des commissions tripartites où des syndicalistes main dans la main avec des experts, des scientifiques, des entrepreneurs repensent par exemple la structure démographique, l’état de la formation professionnelle dans certains métiers et la nécessité qui s’ensuit de changer de métier, d’« éteindre » certains métiers. Pourquoi faut-il former des mineurs si dans 10 ou 15 ans on sera amené à fermer les mines ? Pourquoi avoir formé des tisserandes ou des couturières quand on savait que ce ne serait pas un marché concurrentiel pour les marchandises polonaises étant donné les productions à moindre coût en provenance de l’Extrême-Orient ?

Il suffit de penser, parler, adopter des stratégies pour chaque secteur, de concert avec les managers, les salariés et les syndicats pour se prémunir contre les grandes tensions sociales. Et d’agir, de réformer, avec des résultats à la clé.

Depuis 20 ou 25 ans il n’y a pas eu de grève dans mon pays ! Les dernières grandes grèves étaient politiques, quand les politiciens actuels (et les syndicalistes) n’étaient qu’au lycée

Et quels sont ces résultats ? Depuis 20 ou 25 ans il n’y a pas eu de grève en Pologne ! Les dernières grandes grèves étaient politiques, quand les politiciens actuels (et les syndicalistes) n’étaient qu’au lycée. C’était en 1988, 1989. Et si les grèves en Pologne étaient contre le communisme, les grèves françaises actuelles sont souvent organisées par les communistes, ce qui chez nous suscite un sourire de commisération.

La Pologne n’a pas connu de grèves depuis 25 ans parce que, ensemble, dans des formules démocratiques telles que la commission tripartite (patronat – gouvernement – syndicats), on élabore des compromis. Nous savons que les grèves ne mènent nulle part. Nous savons aussi que l’argent ne pousse pas dans les arbres et que le déficit budgétaire doit être, pour chaque Etat, contenu dans les limites de la rationalité.

Les grèves n’auraient rien donné à la Pologne. D’abord, la plupart des entreprises en Pologne sont des entreprises privées, concurrentielles. Il y a en Pologne de moins en moins d’entreprises d’État – ces grands molochs hérités du XXe siècle. Comment imaginer une grève dans une start-up ou une entreprise de nouvelles technologies ? Les transports urbains, les services des eaux et des déchets sont des sociétés communales qui dépendent des autorités locales.

Difficile de s’imaginer une grève là-bas, tout comme dans la société des chemins de fer PKP ou la compagnie aérienne LOT. De son côté, le travail à la poste (Poczta Polska), surtout dans des régions périphériques, en province, est l’une des occupations les plus recherchées car digne de la confiance et de la sympathie des gens, stable et relativement bien rémunérée. Et ceci malgré l’ouverture du marché postal à d’autres entreprises.

En Pologne, les syndicalistes ont plutôt tendance à entrer dans les conseils d’administration et les directoires des entreprises, ce qui diminue considérablement leur désir de protester

La valeur travail. Évidemment, les médias néolibéraux y sont pour quelque chose : en ridiculisant les syndicalistes, ils ont affaibli leur impact. Les syndicalistes sont divisés. Les syndicalistes en Pologne n’ont pas de grands privilèges, ne créent pas de « troupes syndicales ». Les syndicalistes ont plutôt tendance à entrer dans les conseils d’administration et les directoires des entreprises, ce qui diminue considérablement leur désir de protester. Il leur arrive parfois de flirter avec la politique, on leur propose des places sur les listes des partis politiques – c’est une technique de plus pour affaiblir leur rôle.

Le premier mai est célébré par des groupuscules d’extrême gauche, d’anarchistes, de communistes. Il n’y a pas de cortèges. On ne peut pas non plus oublier que les drapeaux rouges en Pologne, tout comme dans toute l’Europe de l’Est, rappellent des moments sinistres de l’histoire : répressions, emprisonnements, meurtres politiques du temps du communisme.

Nous, en Europe de l’Est, nous savons que l’état de notre pays et de nos portefeuilles ne dépend que de nous-mêmes. Le travail en Pologne est considéré comme une valeur et non pas comme une contrainte. Les politiciens ont le devoir d’assurer le fonctionnement des entreprises publiques et de réformer le pays. Et nous, on travaille tout simplement. Et pas que le mercredi.

Eryk Mistewicz Président du Instytut Nowe Media (Varsovie), conseiller en communication institutionnelle et politique en Europe de l’Est