„La Pologne est en train de créer un mythe Kaczynski”, L’Express

14 avril 2010 r.

lexpressCinq jours apres le crash de l’avion présidentiel, „les Polonais sont encore en état de choc”, selon Eryk Mistewicz. La Pologne a perdu son élite, samedi dernier, dans le crash de l’avion présidentiel pres de Smolensk, en Russie. Eryk Mistewicz, conseiller en communication institutionnelle et politique polonais, a aussi perdu un ami, le parlementaire Maciej Plazynski, dans ce drame national. Témoignage.

- L’élan d’émotion et de solidarité ne semble pas faiblir en Pologne, cinq jours apres le drame. 

- C’est une catastrophe, les Polonais sont encore en état de choc. Selon la mairie de Varsovie, il y avait pres de 800 000 personnes dans les rues de la capitale [qui compte 1,7 million d'habitants] pour accueillir le cercueil du président Lech Kaczynski, ce dimanche. Et l’émotion reste tres forte.

En traversant Varsovie aujourd’hui, j’ai vu des drapeaux, des bougies, des fleurs, partout. Non seulement pres du palais présidentiel, mais aussi devant la Banque centrale dont le président est décédé, devant le siege du médiateur de la République, également emporté ce samedi, devant les ministeres, sur les places importantes de la ville…

C’est que la Pologne a perdu son élite: son président, 18 parlementaires dont mon ami Maciej Plazynski, le Maréchal de la Diete et celui du Sénat, les 6 principaux généraux du pays… Il y avait aussi des représentants de l’association des familles des victimes du massacre de Katyn en 1940. [C'est a une commémoration du massacre de quelque 22 000 Polonais que se rendaient les passagers du vol Tu-154, quelques jours apres l'hommage rendu par les Premiers ministres russe et polonais]. Une fois encore, dans cette meme foret russe, comme il y a 70 ans, notre élite a été décimée.

- Que pensez-vous de l’hommage quasi-unanime au président défunt, pourtant vivement critiqué de son vivant? 

- C’est vrai, de son vivant, les critiques fusaient dès qu’il prenait une décision ou faisait quelque chose, notamment de la part des médias libéraux et de gauche… Une chaîne de télévision privée ouvrait meme son antenne aux téléspectateurs, de 22h a 23h, tous les soirs, pour qu’ils critiquent Kaczynski. Un site internet présentait un décompte des secondes qui devaient encore s’écouler avant la fin de son mandat présidentiel.

Ce site ne marche plus. Et ces critiques paraissent aujourd’hui absurde, en regard du drame qui a touché le pays. La teneur des commentaires a été completement renversée. Meme Maria Kaczynska, l’épouse du président, que l’on nous présentait comme une femme insignifiante, fade, est désormais louée de tous. Les Polonais ont accueilli son cercueil a Varsovie avec beaucoup de respect et d’émotion.

- Le couple présidentiel doit etre enterré dimanche, sur la colline du Wawel a Cracovie. Ce choix fait polémique. Pourquoi? 

- Aux yeux des Polonais, le Wawel est un lieu historiquement tres important. Les Rois de Pologne y reposent, tout comme le maréchal Jozef Pilsudski, pere de l’indépendance polonaise en 1918, apres deux siecles de dominations étrangeres. Ce qui en fait un symbole patriotique.

Or, la Pologne est en train de créer un mythe Kaczynski autour du fait que le président est mort avec les élites du pays, en se rendant a Katyn, lieu d’un précédent massacre qui a provoqué un traumatisme national. Enterrer le couple présidentiel au Wawel contribuerait a ce mythe. Les médias anciennement anti-Kaczynski et quelques personnalités influentes cherchent a stopper ce processus.

- Les élections présidentielles anticipées se profilent déja et doivent se tenir le 13 ou 20 juin prochain. Dans ce contexte difficile, la classe politique doit etre comme le frere jumeau du président, ex-Premier ministre, qui n’a „plus la tete a la politique”… 

- Nous avons perdu trois candidats dans la catastrophe: Kaczynski, Szmajdzinski et Plazynski. Trois autres se sont retirés de la course: Jurek, Dorn, Nalecz. La politique est morte en Pologne. Mais nous sommes dans l’Union européenne, nous sommes une démocratie, il n’y a pas de danger pour le fonctionnement institutionnel du pays. Comme apres le premier Katyn, il va désormais falloir se relever, reconstruire cette élite.

Simon Marie